N’aie pas peur Mano

septembre 2, 2006 at 1:28 (Des histoires)

Au chant du coq, sous un soleil déjà radieux, les premiers signes d’un réveil forcé se firent entendre à la ferme des Mésanges. Chacun y allait de sa bonne humeur, malgré la fatigue, la chaleur déjà pesante, et le dur travail qui attendait Ewan, Anaïg, Suzanne et les autres. Mais du haut de sa butte, le coq, semblant sentir une certaine amertume des travailleurs forcés de quitter leur lit aux aurores, redoublait d’effort pour empêcher chacun de retomber dans un demi-sommeil.

Première levée, comme d’accoutumée, la cousine Olga, invitant les poules à leur festin matinal, acheva d’encourager les troupes. “A table, à table…” Son accent allemand avait surpris les enfants lorsqu’elle leur était apparue la première fois, mais très vite son joli sourire les avait rassuré. Ils aimaient l’entendre raconter les histoires de son pays, s’amusant parfois à reprendre ses phrases en imitant son accent.

La spécialité de Pedro c’était l’équitation. Pour son septième anniversaire, son père lui avait offert son premier poney – il l’avait appelé Caporal. En grandissant, il s’était pris de passion pour le Far West, s’endormant souvent au pied d’un grand chêne pour rêver de cow-boys et de parties de cartes endiablées dans les saloons mal famés de Playmotown. Devenu adulte, Pedro n’était pas devenu cow-boy, mais il s’occupait à merveille des chevaux de la ferme des Mésanges. Les enfants l’appréciaient pour sa bonne humeur et pour ce qu’il leur apprenait sur le pays des chercheurs d’or.

Ce matin-là, Tempête, le jeune cheval gris, faisait des caprices, refusant de manger et tapant le sol de ses sabots en signe de mécontentement. “Je ne chercherai pas à savoir ce qui te tracasse mon cher Tempête, lui lança Pedro, tu n’es qu’une tête de mule, et je crois que tu ne changeras jamais.” A ces mots, le cheval tourna les talons et s’en alla bouder au fond de son enclos.

Suzanne avait commencé sa journée par étendre le linge. Il faisait une telle chaleur qu’elle ne douta pas un seul instant que ses draps seraient secs avant midi, poussant un “ouf” de soulagement lorsqu’elle eut étendu le dernier. Elle considérait la lessive comme sa pire corvée. C’est qu’elle entretenait une famille nombreuse, et ses trois enfants, Ewan, Anaïg et Léane, ne lui laissaient guère de répis, se salissant à longueur de journée, parfois même volontairement !

A la ferme, les jours se suivent et se ressemblent. Rares étaient les occasions de s’occuper l’esprit par autre chose que la culture et le soin à apporter aux bêtes. Oh ! la ferme des Mésanges tournait bien; si beaucoup de cultivateurs éprouvaient des difficultés dans la région, la famille du père Jacob s’enrichissait chaque jour davantage, bénéficiant, de surcroît, d’une excellente réputation dans tous les villages aux alentours. “Les légumes des Mésanges sont les meilleurs de tout le comté“, disait-on… même le seigneur Tugdual en était friand.

Mais cette journée, commencée sous les meilleurs auspices, devait apporter son lot de divertissements: on attendait la famille Caradec. Jules Caradec était le jeune frère de Suzanne. Admiré de tous, il avait fort bien réussi dans les affaires. Il vivait en ville, dans une très belle maison, entouré de sa femme Léontine et de sa fille Mano. Cela faisait bien longtemps qu’il n’était plus revenu aux Mésanges. Il avait abandonné à sa soeur la bonne marche de la ferme à la mort de leurs parents, refusant catégoriquement de quitter sa paisible vie… une vie tellement loin du foin, des vaches et de ce maudit coq !

Jamais Mano n’avait encore rencontré son oncle, sa tante et ses cousins. Les rares fois où elle avait entendu parler des Mésanges c’était lorsque son père évoquait son enfance, à la fois tendre et difficile. Il n’avait jamais manqué de rien, du moins jusqu’à ce qu’il quitte la campagne pour la ville, où il s’aperçut alors que le bonheur absolu était d’être réveillé chaque matin par le bruit des voitures et autres autobus embarquant à son bord tous ces gens pressés, les uns plongés dans leur journal, les autres courant à vive allure pour ne pas perdre une miette d’une vie si tumultueuse. Mamy Fleur était une mère aimante, Papy Jo, un père fascinant, tantôt pirate, tantôt magicien… mais la magie a ses limites, quelques grammes de poudre dorée jetés dans un chapeau ne rendaient pas moins difficles des longues heures de labeur. C’est principalement ce qui avait poussé Jules à entreprendre des études, “jamais je ne serai fermier, criait-il !”

Faisant couiner son klaxon, Jules pénétra dans la cours où tout semblait s’éveiller sous son regard attendri. C’était comme si tout s’était figé lors de son départ. Rien n’avait changé, si ce n’est la présence de ces très jeunes enfants accourant aux devants de la voiture pour venir saluer ceux qu’ils attendaient depuis une semaine déjà.

Mano descendit de voiture la première, tendant timidement à cette tante qu’elle ne connaissait pas le bouquet de fleurs qu’elle avait tenu si fort durant le voyage. Puis, d’un sourire qui masquait à peine son appréhension, elle salua deux petites filles dont elle ignorait encore qui de la brune ou de la rousse était Léane, celle qui avait le même âge qu’elle.

Les adultes entre eux furent plus expressifs. Suzanne se jeta dans les bras de son frère, ignorant presque la présence de sa belle-soeur réjouie, magré tout, de passer quelques heures au grand air, et désireuse surtout de connaître enfin la famille de son mari.

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