Peter
Chapitre 1 : Peter Pan arrive
Tous les enfants grandissent. Tous, sauf un. Ils le savent très tôt et même si Wendy le sait depuis fort longtemps, elle n’y pensait pas beaucoup jusqu’au jour où elle a rencontré Peter Pan. Wendy vivait dans une grande maison de Londres avec ses parents, Monsieur et Madame DARLING et ses deux frères, John et Michael. Ils étaient très heureux entourés de l’amour de leurs parents. Madame DARLING les aimait tendrement. Monsieur DARLING les aimait aussi mais il était fort occupé par ses problèmes d’argent. La bonne qui s’occupait des enfants n’était pas à l’image de ce que Monsieur DARLING souhaitait mais c’était tout ce qu’il pouvait se permettre. C’était un chien de Terre-Neuve, appelé Nana. Ils l’avaient trouvée dans les jardins de Kensington et comme elle semblait abandonnée, ils l’avaient engagée. Nana n’était pas un chien ordinaire. C’était en réalité une vraie perle. Elle savait d’un coup d’œil juger si l’un de ses protégés était souffrant. Et lorsque Madame DARLING amenait des visiteurs imprévus dans la chambre des enfants, avant même que ceux-ci n’atteignent le seuil de la chambre, les enfants se trouvaient tous trois vêtus de frais, cheveux lissés. Comme toutes les bonnes, Nana avait droit à un soir de congé par semaine. C’était alors Madame DARLING qui la remplaçait. Un soir que Madame DARLING remettait de l’ordre dans l’esprit des enfants endormis comme le fait chaque soir chaque maman partout sur la terre. Elle y découvrit un mot incompréhensible pour elle chez chacun des trois enfants : PETER. Elle ne connaissait aucun Peter. Le lendemain, Madame DARLING, fort intriguée par toute cette histoire, a questionné Wendy :
— Qui est ce Peter, ma chérie ?
— C’est Peter Pan, Maman. Un petit garçon qui n’a pas grandi. Il vient parfois sur le bord de mon lit et joue du pipeau. Il peut voler aussi. Il vient souvent me rendre visite.
Et Wendy de raconter le pays imaginaire là où elle habite dans une maison de feuilles et a un loup pour animal domestique. John a même ajouté qu’il y a une lagune survolée par des flamants roses. Madame DARLING est bouleversée par cette conversation. En cherchant bien tout au fond de sa mémoire, elle croit se rappeler que Peter Pan vit chez les fées. Cette nuit là, Madame DARLING est inquiète. La chambre des enfants si calme, si reposante présente quelque chose d’étrange. Les jouets sont pourtant rangés dans leur coffre, les livres sont posés dans la bibliothèque. Elle prend son ouvrage et se met à broder. Peu à peu, sa tête s’incline et doucement, très doucement, elle s’endort. Elle rêve… Dans son rêve, le pays de l’imaginaire dont Wendy a parlé se rapproche. L’étrange petit garçon est là ; sorti du pays de l’imaginaire pour lui rendre visite ! Soudain, la fenêtre s’ouvre et l’enfant de son rêve tombe sans bruit sur le sol. Il n’est pas seul. Une lumière brillante, aveuglante même, l’accompagne. C’est sans aucun doute cette lumière étincelante qui réveille Madame DARLING. Elle sursaute, pousse un cri et lorsqu’elle voit l’enfant, quelque chose en elle lui dit que c’est Peter Pan. Il est comme tous les autres enfants, bien qu’habillé de feuilles. Madame DARLING ne parvient pas à détacher ses yeux de lui et lorsqu’il l’aperçoit — comme chaque fois qu’il voit un adulte -, il lui fait une horrible grimace.Chapitre 2 : L’ombre
Nana, qui revenait de sa sortie nocturne, en entendant le cri de Madame DARLING se précipite dans la chambre des enfants et dans un grognement terrible se jette sur l’intrus qui avait osé pénétrer dans son domaine. Mais c’était sans compter sur la rapidité de Peter qui d’un bond s’enfuit par la fenêtre. Madame DARLING dévale les trois étages et sort dans la rue à la recherche du corps de l’enfant qui avait dû se tuer dans sa chute. Elle ne voit rien mais en levant les yeux vers le ciel, elle aperçoit ce qui devait être une étoile filante. En rentrant dans la chambre, elle retrouve Nana qui tenait dans sa gueule l’ombre de l’enfant. En se jetant sur lui, elle avait refermé la fenêtre et l’ombre n’avait pas eu le temps de s’enfuir. Madame DARLING la prend, la roule soigneusement et la range dans un tiroir. Il faudra absolument qu’elle parle à son mari de toute cette étrange histoire. Une semaine passa. C’était un vendredi soir comme les autres ; jour du bain, et comme à chaque fois, Michael ne voulait pas de bain. Il avait beau tempêter, battre des pieds Nana restait intraitable. Madame DARLING, vêtue de sa robe du soir blanche, entre dans la chambre des enfants.
— Votre père et moi allons dîner ce soir au numéro 27, dit-elle, nous ne serons donc pas bien loin.
Monsieur DARLING entre à son tour. Il tient à la main sa cravate et semble de fort méchante humeur :
— Je n’arrive pas attacher cette maudite cravate ! Je te préviens, si je ne parviens pas à la mettre, nous ne sortirons pas ce soir !
Madame DARLING très calmement lui noue sa cravate. La mauvaise humeur semblait passée et elle se préparait à lui parler de l’étrange petit garçon, lorsque Nana entra dans la chambre. En passant à proximité de Monsieur DARLING, elle le frôle. Le superbe pantalon se retrouve couvert de poils. Monsieur DARLING entre dans une colère noire en disant que c’était une erreur d’avoir un chien pour bonne. Madame DARLING se décide alors à lui raconter la venue de Peter Pan et il éclate de rire. Lorsqu’elle lui montre l’ombre, il a l’air plus songeur. C’est à ce moment que Nana, revient avec le sirop de Michael qui a son habitude refuse de le prendre.
— Quand j’avais ton âge, dit Monsieur DARLING, je prenais toujours mes médicaments sans faire d’histoires… (ce qui bien entendu était faux) Si je n’avais pas égaré ma bouteille de sirop, je t’aurais montré l’exemple.
— Je sais où elle se trouve, dit Wendy.
Elle sort et revient quelques instants plus tard en tenant à la main la précieuse bouteille. Monsieur DARLING est pâle. C’est qu’il est très mauvais ce sirop. Il se sent pris au piège. Il a alors l’idée de verser le sirop dans l’écuelle de Nana en pensant que ses enfants riraient de la bonne farce jouée au chien. Nana lape l’infâme breuvage et rentre dans sa niche en pleurant. Wendy voudrait bien consoler son chien mais Monsieur DARLING à nouveau en colère déclare :
— Ce chien n’a rien à faire ici. Sa place est dans la cour et je vais aller l’y attacher immédiatement.
Il la saisit par son collier et l’emmène rudement. Attachée dans la cour, Nana aboie flairant le danger. Madame DARLING ne se sent pas non plus très rassurée. Elle vérifie la fenêtre et allume les veilleuses en disant à Michael :
— Les veilleuses sont les yeux que les mamans laissent derrière elles pour protéger leurs enfants.
Elle les embrasse et sort de la chambre en leur jetant un dernier regard sans se douter qu’elle ne les reverrait pas avant longtemps. Dès que Monsieur et Madame DARLING sont entrés au 27, la plus petite étoile de la voie lactée dit :
— Tu peux y aller, Peter !
Un ordre qui lance Peter et Clochette sur le chemin de la chambre des enfants.
Chapitre 3 : Partons…
Tout est calme et paisible dans la chambre des enfants. Soudain, une minuscule boule de lumière fonce dans la pièce suivie presque immédiatement de Peter Pan.
— Clochette, sais-tu où est mon ombre ? demande-t-il.
— Dans la grande boite au fond de la pièce, répond celle-ci dans un tintement argentin, langage commun au fées.
Peter ouvre le tiroir de la commode et prend son ombre sans faire attention à Clochette qui y était entrée et referme le tiroir, emprisonnant la petite fée. Comment faire pour attacher une ombre lorsqu’on est un petit enfant. Bien sûr, elle ne colle pas toute seule ; le savon non plus, cela ne marche pas. Alors Peter s’assied sur le sol et se met à pleurer. Ses sanglots réveillent Wendy.
— Pourquoi pleures-tu petit garçon ? demande celle-ci à Peter. Je m’appelle Wendy, Wendy, Moira, Angela DARLING.
— Moi, c’est Peter Pan. Je pleure parce que je n’arrive pas à attacher mon ombre.
— Donne la moi, je sais comment faire. Je vais la recoudre avec du fil et une aiguille.
Peter fait une grimace. Une aiguille, du fil… ça risque de faire un peu mal mais en petit garçon courageux, il ne dira rien.
— Voilà, c’est terminé ! dit Wendy. Puisque tu n’as rien dit, je vais te donner un baiser.
En voyant qu’il lui tend la main, Wendy comprend que Peter ne sait pas ce que c’est qu’un baiser et elle lui tend le dé qu’elle vient juste d’utiliser pour coudre. Peter veut à son tour lui offrir quelque chose et il lui donne un gland.
— Quel est ton âge, Peter ? lui demande Wendy.
— Je n’en sais rien, répond celui-ci. Je me suis enfui le jour de ma naissance. Je ne veux pas devenir un homme alors, depuis, je vis au pays des fées. Sais-tu d’où viennent les fées ? Lorsque le premier de tous les bébés se mit à rire pour la première fois, son rire se brisa en milliers de morceaux et chaque morceau devint une fée. Depuis ce jour, chaque enfant devrait avoir sa fée. Devrait car à chaque fois qu’un enfant déclare “Je ne crois pas aux fées”, l’une d’entre elle meurt.
Tout en parlant, Peter se souvient de Clochette. Il la cherche et la retrouve dans le tiroir de la commode. Les paroles qu’elle lui dit à sa sortie, ne sont vraiment pas à rapporter ici. Il faut dire que Clochette est une fée fort peu ordinaire. Wendy n’a d’yeux que pour la fée. Comme elle aimerait avoir aussi une fée comme celle-ci mais Clochette ne semble pas de cet avis.
— Où habites-tu maintenant ? demande Wendy à Peter.
— Au pays de l’imaginaire avec les six enfants perdus. Ils sont tous tombés de leur landau lorsque leur bonne ne les regardait pas. Moi, je suis leur capitaine. Je viens souvent chez toi, le soir à ta fenêtre pour écouter les histoires que ta maman vous raconte parce que moi, je ne connais pas d’histoires et nous n’avons pas de maman. D’ailleurs, il est temps que je rentre pour raconter la fin de Cendrillon aux autres. Si tu voulais venir avec moi, tu pourrais devenir leur maman, pour raconter des histoires, repriser les chaussettes et faire la cuisine. En plus, je t’apprendrai à voler.
C’est bien plus qu’il n’en faut à Wendy. Elle réveille ses frères John et Michael afin qu’ils l’accompagnent. Ils sont tous les trois enthousiastes à l’idée de voir des sirènes, des pirates et des indiens. Mais comment faire pour voler ?Peter souffle alors un peu de pollen des fées qu’il avait encore sur la main et ils s’élancent dans les airs et tournoient dans la chambre. Monsieur et Madame DARLING, que Nana étaient allés rechercher après avoir brisé sa chaîne, ont juste le temps d’apercevoir de l’extérieur quatre ombres qui volent dans la chambre des enfants car, lorsqu’ils arrivent enfin à l’étage dans la chambre des enfants, tous trois sont partis avec Peter pour le pays de l’imaginaire.
Chapitre 4 : Le voyage
“Deuxième à droite et tout droit jusqu’au matin”, tel est le chemin qu’empruntent Wendy, John, Michael, Peter et Clochette pour se rendre au pays de nulle part. C’est tellement gai de voler qu’ils perdent beaucoup de temps en chemin et la fatigue s’installe. C’est très dangereux de s’endormir en volant, dès que les yeux se ferment, les corps tombent et Peter trouve tout ça bien drôle. Il rattrape Michael juste au moment où celui-ci va sombrer dans la mer. Peter aime fanfaronner ; il caresse le dos d’un requin, vole un peu de nourriture à un oiseau de proie, disparaît pour vivre de mystérieuses aventures et revient près des autres dans un éclat de rire en oubliant ce qui lui est arrivé. Wendy est inquiète. Peter ne va-t-il pas les oublier ? Comment faire pour s’arrêter ? Où se cache l’île ? Il y a si longtemps qu’ils volent.
— Nous y voici, dit Peter.
En effet, dans un dernier rayonnement du soleil, les enfants voient apparaître l’Ile. Il la reconnaissent du premier coup d’œil : la lagune aux sirènes, le camp des Peaux-Rouges, le louveteau de Wendy — tout comme dans leurs rêves. Peter est passablement agacé de voir que les enfants connaissent si bien son île. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent, ils éprouvent de plus en plus de difficultés comme si des mains invisibles les retenaient pour qu’ils n’atterrissent pas. Peter ne veut pas leur dire qu’il était en train de combattre les fées et demande à John d’un air détaché :
— Tu veux prendre d’abord le thé ou vivre tout de suite une aventure ?
Wendy et Michael préfèrent le thé mais John, intrigué aimerait bien connaître sa première aventure.
— Regarde en dessous de nous, il y a un pirate endormi. Si tu veux, on peut aller le tuer, dit Peter.
— Tu en as tué beaucoup, demande John ?
— Bien sûr, répond fièrement Peter. Il y en a des tas dans l’île. Leur capitaine c’est Crochet.
En disant ces derniers mots, le visage de Peter s’est durci. Il ne semble pas l’aimer beaucoup et raconte aux enfants comment il lui a coupé la main droite qu’il a remplacée par un crochet en fer. Il leur fait promettre aussi qu’en cas de bataille avec Crochet, ils le lui laisseraient. C’est à ce moment que Clochette prévient Peter que les pirates ont sorti leur gros canon et s’apprêtent à leur envoyer un boulet.
— C’est à cause de la lumière de Clochette, elle ne peut pas l’éteindre. Il faut absolument la cacher.
la solution est trouvée dans le haut de forme que John a emporté. Wendy se retrouve entre les mains de Wendy et elle n’aime vraiment pas ça. Tout est silencieux quand soudain une énorme déflagration projette les enfants dans les airs. Clo sort du chapeau et entraîne Wendy. Clochette n’est pas méchante. Comme toutes les fées, elle est parfois gentille, parfois méchante. Elle est tellement petite qu’elle n’a de place que pour un seul sentiment à la fois et en ce moment, elle est terriblement jalouse de Wendy. Pauvre Wendy, elle ne sait pas combien la petite fée la déteste et elle remet son sort entre ses mains.
Chapitre 17 : Bien des ans ont passé…
J’espère que vous souhaitez savoir ce qu’il advint des autres garçons. Ils attendaient au rez-de-chaussée, pour laisser à Wendy le temps de s’expliquer à leur sujet ; et, quand ils eurent compté jusqu’à cinq cents, ils montèrent. Ils montèrent par l’escalier, pensant que cela ferait meilleure impression. Ils s’alignèrent en rang devant Mme Darling, tête nue, et auraient donné cher pour ne pas être habillés en pirates. Ils se taisaient mais leurs yeux parlaient pour eux et imploraient Mme Darling de les garder. Ils auraient dû regarder également M. Darling, mais ils oublièrent de le faire. Naturellement, M” Darling dit aussitôt qu’elle les garderait. Mais M. Darling semblait bizarrement démoralisé et ils virent bien que six, pour lui, était un bien grand nombre. — Je dois reconnaître, dit-il à Wendy, que tu ne fais pas les choses à moitié. Remarque mesquine que les Jumeaux prirent pour eux. Le premier des Jumeaux ne manquait pas de fierté, et dit en rougissant : — Si vous nous trouvez encombrants, monsieur, nous pouvons nous en aller. — Papa ! s’écria Wendy, indignée. Mais l’orage grondait encore au-dessus de lui : il savait qu’il se conduisait mal mais ne pouvait s’en empêcher. — Nous pourrions dormir pliés en deux, suggéra Bon Zigue. — Je leur coupe moi-même les cheveux, plaida Wendy. — George ! s’exclama Mme Darling, peinée de voir son cher homme se montrer sous un jour si peu favorable. Alors M. Darling fondit en larmes et la vérité éclata. Il était aussi heureux qu’ elle de les garder, dit-il, mais on aurait pu, à son avis, lui demander aussi son consentement, au lieu de le traiter comme un zéro sous son propre toit. — Je ne trouve pas qu’il soit un zéro ! s’écria aussitôt La Guigne. Et toi, Le Frisé ? — Moi non plus. Et toi, La Plume ? — Plutôt pas. Les Jumeaux, qu’en pensez-vous ? Il s’avéra qu’aucun d’eux ne le regardait comme une nullité ; ridiculement satisfait, il déclara qu’il trouverait de la place pour eux tous dans le salon, à condition qu’ils puissent y tenir. Nous y tiendrons, assurèrent-ils. En ce cas, suivez le guide ! lança-t-il gaiement. Je vous préviens, je ne suis pas certain que nous ayons un salon, mais nous faisons semblant d’en avoir un, ce qui revient au même. Hop là ! Il partit en dansant à travers la maison, tous crièrent hop là ! et dansèrent à sa suite, à la recherche du salon. Je ne sais plus s’ils le trouvèrent. En tout cas, ils trouvèrent des recoins où ils tinrent très bien. Quant à Peter, il revit encore une fois Wendy avant de s’envoler. Il ne vint pas exactement à la fenêtre, mais il la frôla en passant, de sorte que, si Wendy voulait, elle pût ouvrir et l’appeler. Ce qu’elle fit. — Salut, Wendy, au revoir, dit-il. — Oh ! Tu t’en vas ? — Oui. Et… tu n’as pas envie de dire quelques mots à mes parents, au sujet de… d’une question délicate ? — Non. — À propos de moi, Peter ? — Non. Mme Darling s’approcha de la fenêtre, car elle surveillait désormais sa Wendy d’un œil vigilant. Elle dit à Peter qu’elle adoptait les garçons perdus et qu’elle le garderait volontiers, lui aussi. — Et vous m’enverriez à l’école ? s’enquit-il prudemment. — Bien sûr. — Et ensuite au bureau ? — Je présume. — Et bientôt je devrais être un homme ? — Très bientôt. — Je ne veux pas aller à l’école apprendre des choses ennuyeuses, répondit-il avec véhémence. Je ne veux pas devenir un homme ! O maman de Wendy, si en me réveillant, je devais sentir qu’il m’est poussé de la barbe ! — Peter, dit Wendy, encourageante, je t’aimerais même barbu ! Et Mme Darling lui tendit les bras, mais il la repoussa. — Arrière, ma bonne dame ! Personne ne m’aura ! personne ne fera de moi un homme ! — Mais où vas-tu vivre ? — Je vivrai avec Clo, dans la petite hutte que nous avons bâtie pour Wendy. Les fées l’installeront très haut à la cime d’un arbre, où elles dorment la nuit. — Oh ! délicieux ! s’écria Wendy avec un tel accent de convoitise que sa mère la serra plus fort dans ses bras. — Je croyais que toutes les fées étaient mortes, dit Mme Darling. — Il en vient sans cesse de nouvelles, expliqua Wendy qui faisait maintenant autorité en la matière, parce que, vois-tu, chaque fois qu’un nouveau-né rit pour la première fois, une fée voit le jour, et comme il naît sans cesse de nouveaux bébés, il naît sans cesse de nouvelles fées. Elles vivent dans des nids au sommet des arbres ; les mauves sont des garçons, les blanches des filles, et les bleues, de petites imbéciles qui ne savent même pas ce qu’elles sont. — Qu’est-ce que je vais bien m’amuser ! dit Peter, un œil sur Wendy. — Ce sera plutôt triste, le soir, de t’asseoir tout seul près du feu. — Clo sera là. — Clo ne m’arrive pas à la cheville ! lui rappela-t-elle sur un ton acide. — Sale menteuse ! glapit Clochette, quelque part au coin de la rue. — Cela n’a pas d’importance, dit Peter. — Oh, Peter, tu sais bien que si. — Alors, viens avec moi vivre dans la petite hutte. — Je peux, maman ? — Certainement pas. Je t’ai retrouvée et j’entends bien te garder. — Mais il a tellement besoin d’une maman ! — Toi aussi, ma chérie. — Très bien, dit Peter comme s’il l’avait invitée par pure politesse. Mais Mme Darling vit sa bouche se crisper, et elle fit cette proposition généreuse : Wendy irait le voir une fois par an, pour faire le nettoyage de printemps. Wendy aurait préféré un arrangement plus définitif ; il lui semblait que le printemps serait long à venir. Mais cette promesse satisfit Peter qui repartit tout content. Il n’avait aucune notion de la durée, et il lui arrivait tant d’aventures que tout ce que je vous ai raconté n’est que roupie de sansonnet en comparaison. Et Wendy devait en être consciente, sinon pourquoi lui aurait-elle adressé un au revoir si plaintif ? — Tu ne m’oublieras pas, Peter, avant le retour du printemps ? Peter promit de ne pas oublier, et il s’envola. Il emporta avec lui le baiser de Mme Darling. Ce baiser que personne n’avait pu prendre, ce fut Peter qui le ravit, et sans aucune difficulté. Bizarre, n’est-ce pas ? Et elle n’eut même pas l’air fâchée. Bien entendu, tous les garçons durent aller à l’école. La plupart entrèrent en troisième, mais La Plume fut d’abord mis en quatrième, puis en cinquième. La première étant le niveau le plus élevé. Au bout d’une semaine d’école, ils comprirent combien ils avaient été bêtes de ne pas rester dans 1’lle, mais c’était trop tard ; bientôt ils se rangèrent et devinrent aussi ordinaires que vous ou moi ou Dupont junior. Chose triste à dire, ils perdirent peu à peu le don de voler. Au début, Nana les attachait par les pieds aux barreaux du lit, pour qu’ils rie s’envolent pas pendant la nuit ; le, jour, une de leurs distractions favorites était de faire semblant de tomber de l’autobus. Mais petit à petit, ils cessèrent de tirer sur leurs liens, au lit, et s’aperçurent qu’il était douloureux de choir d’un autobus. À la fin, ils ne savaient même plus voler après leur chapeau. Ils appelaient ça manquer d’exercice, mais en vérité, cela voulait dire qu’ils n’y croyaient plus. Michael y crut plus longtemps que les autres, en dépit des railleries que cela lui attirait. Aussi était-il présent quand Peter vint chercher Wendy à la fin de la première année. Elle s’envola dans la robe même qu’elle avait tissée au pays de l’imaginaire avec des feuilles et des baies sauvages. Sa seule crainte était qu’il remarquât combien la robe était devenue courte, mais il n’y fit pas attention, tant il avait à dire à propos de lui-même. Elle avait espéré qu’ils frissonneraient ensemble au souvenir du bon vieux temps, mais de nouvelles aventures avaient chassé les anciennes de son esprit. — Qui est le capitaine Crochet ? demanda-t-il avec curiosité quand elle lui parla de l’ex-ennemi numéro un. — Comment ! s’étonna-t-elle. Tu ne te souviens donc pas comment tu l’as tué et nous as sauvé la vie ? — Je les oublie dès que je les ai tués, avoua-t-il avec insouciance. Quand, sans trop y croire, elle demanda si la fée Clo serait heureuse de la revoir, il répondit : — Qui est la fée Clo ? — Peter ! dit-elle, scandalisée. Mais elle eut beau lui expliquer, il avait tout oublié. — Tu comprends, dit-il, elles sont si nombreuses. Je suppose que celle-là est morte. Sans doute avait-il raison, car les fées vivent peu longtemps, mais elles sont si petites qu’un temps très court leur semble une éternité. Wendy eut encore le chagrin de découvrir que pour Peter, l’an passé était plus proche qu’hier. Cette année lui avait semblé si longue, à elle. Mais il était plus séduisant que jamais et le nettoyage de printemps de la hutte dans les arbres se déroula délicieusement. L’année suivante, il ne fut pas au rendez-vous. Elle l’attendit, vêtue d’une robe neuve car l’ancienne n’eût pas été convenable. Mais il ne vint pas. — Il est peut-être malade, dit Michael. — Tu sais bien qu’il n’est jamais malade. Michael se rapprocha et lui chuchota, avec un frisson — Et s’il n’existait pas ? Wendy se serait mise à pleurer si Michael ne l’avait devancée. Peter revint l’an d’après et, chose curieuse, il ne se rendait pas compte qu’il avait sauté une année. Ce fut la dernière fois que Wendy, fillette, le vit. Pendant quelque temps encore, elle essaya de ne pas éprouver de trop gros chagrins pour l’amour de lui ; puis elle sentit qu’elle le trahissait le jour où elle obtint le prix d’excellence. Mais les années passèrent sans ramener l’insouciant infidèle. Lorsque enfin ils se revirent, Wendy était une femme mariée et Peter n’était plus pour elle qu’un peu de poussière sur le coffre où elle avait conservé ses jouets. Wendy était devenue une grande personne. Inutile de gémir sur son sort. Elle était de celles qui aiment grandir, et finit même par devenir adulte de son propre gré, un jour plus tôt que les autres filles. Entre-temps, tous les garçons étaient devenus des adultes rassis, aussi cela ne vaut-il guère la peine de s’étendre sur leur compte. Vous pourriez voir chaque jour les Jumeaux, Bon Zigue et Le Frisé se rendre au bureau, chacun portant une serviette et un parapluie. Michael conduit une locomotive ; La Plume a épousé une dame titrée, il est devenu lord. Voyez-vous ce juge en perruque qui sort par cette porte de fer ? Jadis, c’était La Guigne. Et ce barbu qui n’a pas une histoire à raconter à ses enfants, autrefois ce fut John. Wendy se maria en robe blanche et voile rose. Il est étrange que Peter ne vint pas à l’église pour empêcher les bans d’être publiés. D’autres années se sont écoulées. À présent, Wendy a une fille. Ceci mériterait qu’on l’écrive non à l’encre mais en lettres d’or. L’enfant s’appelle Jane. Depuis toujours, elle a un regard étrangement interrogateur, comme si dès son arrivée sur le continent, elle avait déjà des questions à poser. Et quand elle a été en âge de les poser, toutes ou presque concernaient Peter Pan. Jane adore qu’on lui en parle, et Wendy lui raconte tout ce qu’il lui est possible de se rappeler, dans la chambre même où eut lieu le fameux envol. Cette chambre est maintenant celle de Jane car son père l’a achetée au taux de trois pour cent au père de Wendy qui n’a plus de goût pour les escaliers. Mme Darling est morte déjà, et oubliée. Il n’y a plus que deux lits dans la chambre, celui de Jane et celui de sa bonne, car Nana aussi a vécu. Elle est morte à un âge avancé et, à la fin, il devenait difficile de faire bon ménage avec elle, fermement convaincue qu’elle était d’être la seule à savoir s’y prendre avec les enfants. Une fois par semaine, la bonne de Jane a son jour de congé ; alors Wendy se charge de coucher l’enfant. C’est l’heure bénie des histoires. Jane a inventé de faire une tente en soulevant son drap au-dessus de la tête de sa mère et de la sienne. Et dans cette obscurité redoutable, elle chuchote : — Dis-moi ce que tu vois. — Je ne crois pas que je voie quoi que ce soit cette nuit, répond Wendy avec le sentiment coupable que, si Nana eût été là, elle n’aurait pas permis de poursuivre l’entretien. — Si, tu vois quelque chose, insiste Jane. Tu vois quand tu était une petite fille. — Il y a bien longtemps de cela, mon cœur, soupire Wendy. Ah ! comme les années s’envolent ! — Volent-elles de la même manière que tu volais quand tu étais petite fille ? demande la petite futée. — La manière dont je volais ! Sais-tu, Jane, parfois je me demande si j’ai jamais vraiment volé. — Oui, tu as volé. — Les belles années où je savais voler ! — Pourquoi ne sais-tu plus, maman ? — Maintenant, je suis une grande personne, ma chérie. Quand on grandit, on désapprend à voler. — Pourquoi désapprend-on ? — Parce qu’on n’est plus assez joyeux, innocent et sans-cœur. Seuls les sans-cœur joyeux et innocents savent voler. — Qu’est-ce que des sans-cœur joyeux et innocents ? Oh ! comme je voudrais être sans-cœur, joyeuse et innocente. D’autres fois, Wendy admet qu’elle voit en effet quelque chose. — Je crois bien que c’est cette chambre. — Je le crois aussi, dit Jane. Continue. Les voilà embarquées dans la grande aventure de la nuit où Peter revint chercher son ombre. — Stupide garçon ! dit Wendy, il essayait de la recoller avec du savon ! Comme il n’y arrivait pas, il s’est mis à pleurer, ce qui m’a réveillée. Alors j’ai recousu son ombre pour lui. — Tu as sauté un passage, interrompt Jane qui connaît l’histoire mieux que sa mère à présent. Quand tu l’as vu en train de pleurer, qu’est-ce que tu lui as dit ? — Je me suis assise dans mon lit et j’ai dit ” Pourquoi pleures-tu, petit garçon ? ” — Oui, c’était ça, dit Jane avec un gros soupir satisfait. — Alors, il nous a tous fait envoler pour le pays de l’imaginaire où sont les fées, les pirates, les Peaux-Rouges, la lagune aux sirènes, la maison souterraine et la petite hutte. — Oui ! Qu’est-ce que tu préférais de tout cela ? — Je crois que je préférais par-dessus tout la maison souterraine. — Oui, moi aussi. Que t’a dit Peter la dernière fois qu’il t’a parlé ? — La dernière chose qu’il m’ait dite, c’était ” Attends-moi toujours et, une nuit, tu m’entendras chanter. ” — Oui. — Hélas ! il m’a complètement oubliée. Wendy a dit cela avec un sourire. Cela montre à quel point elle est adulte. — À quoi ressemblait son chant ? demanda un soir la petite Jane. Wendy essaya d’imiter le cri de victoire de Peter. — Non, ce n’était pas comme ceci, dit gravement Jane, mais comme cela. Et elle l’imita tellement mieux que sa mère que Wendy en fut un peu saisie. — D’où sais-tu que c’était ainsi, ma chérie ? — Je l’entends souvent quand je dors, dit Jane. — C’est vrai, beaucoup de filles l’entendent en dormant, mais moi, je suis la seule qui l’ait entendu éveillée. — Quelle chance tu as ! dit Jane. Puis une nuit le drame arriva. On était au printemps. Jane avait eu son histoire et dormait maintenant dans son lit. Wendy était assise sur le plancher, tout près du feu qui éclairait ses travaux de raccommodage, car il n’y avait pas d’autre lumière dans la chambre ; et, tandis qu’elle raccommodait, elle entendit un chant triomphal. Puis la fenêtre s’ouvrit, comme jadis, et Peter se posa sur le sol. Il n’avait absolument pas changé, et Wendy vit tout de suite qu’il avait encore ses dents de lait. Il était un petit garçon, et elle, une grande personne. Elle se blottit près du feu, sans oser faire un mouvement, désemparée et comme prise en faute, elle, la grande femme. — Salut, Wendy ! Il ne remarquait aucune différence, étant surtout occupé de lui-même, et dans la faible clarté, il pouvait prendre la robe blanche de Wendy pour la chemise de nuit dans laquelle il l’avait vue pour la première fois. — Salut, Peter, dit-elle d’une voix éteinte en se tassant pour paraître plus petite. Quelque chose en elle pleurait : ” Femme, femme, laisse-moi. ” — Tiens, où est John ? demanda Peter s’apercevant qu’il manquait un troisième lit. — Il n’est pas ici en ce moment, souffla-telle. — Michael dort ? dit-il en posant un regard distrait sur Jane. — Oui, répondit-elle. Mais aussitôt elle se reprocha de manquer de loyauté à son égard aussi bien qu’envers Jane. — Ce n’est pas Michael, se hâta-t-elle de corriger, de peur qu’un châtiment ne vint fondre sur sa tête. Peter regarda. — C’est un nouvel enfant ? — Oui. — Un garçon ou une fille ? — Une fille. Sûrement, il allait comprendre maintenant. Mais non, pas le moins du monde!
— Peter, dit-elle en hésitant, tu n’espères pas que je vais m’envoler avec toi ? — Bien sûr que si, c’est pour cela que je suis venu. Il ajouta d’un ton de léger reproche — As-tu oublié que le moment est venu de faire le nettoyage de printemps ? À quoi bon lui rappeler qu’il en avait laissé passer plus d’un ? — Je ne peux pas venir, s’excusa-t-elle, je ne sais plus du tout voler. — J’aurai tôt fait de te rapprendre. — Oh Peter, ne gaspille pas la poudre des fées pour moi. Elle s’était levée ; et la peur enfin assaillit le garçon. — Qu’y a-t-il ? cria-t-il en reculant. — Je vais allumer, dit-elle, alors tu verras par toi-même. Pour autant que je sache, ce fut la seule fois dans sa vie où Peter eut peur. — N’allume pas, supplia-t-il. Elle caressa doucement les cheveux du tragique petit orphelin. Elle n’était pas une petite fille au cœur brisé de chagrin à cause de lui ; elle était une femme adulte, que tout cela faisait sourire, pourtant ses sourires étaient mouillés. Alors elle alluma la lampe, et Peter vit. Il poussa un cri de souffrance ; et quand cette superbe créature se pencha vers lui pour le soulever dans ses bras, il recula farouchement. — Qu’y a-t-il ? demanda-t-il encore. Cette fois, elle ne pouvait plus se dérober. — Je suis vieille, Peter. J’ai déjà plus de vingt ans. Il y a longtemps que j’ai grandi. — Tu avais promis de ne pas grandir. — Je n’ai pas pu faire autrement. Je suis mariée, Peter. Non ! Ce n’est pas vrai. — Si, et la petite fille dans le lit est mon enfant. — Non ! Ce n’est pas vrai ! Mais il la crut, et fit un pas vers l’enfant endormie, son poignard levé. Bien sûr, il ne la frappa pas. Au lieu de frapper, il s’assit sur le plancher et sanglota. Et Wendy ne sut comment le consoler, elle qui autrefois le faisait si bien. Elle n’était qu’une femme, maintenant, et elle se précipita hors de la chambre pour mettre de l’ordre dans ses pensées. Peter pleurait toujours à chaudes larmes, et ses sanglots finirent par réveiller Jane. Elle s’assit dans son lit, immédiatement intéressée. — Pourquoi pleures-tu, petit garçon ? dit-elle. Peter se leva et lui fit une révérence qu’elle lui rendit de son lit. — Bonjour, dit-il. — Bonjour, dit Jane. — Je m’appelle Peter Pan. — Je le sais. — Je suis venu chercher ma mère, expliqua-t-il, pour l’emmener dans 1’lle de l’imaginaire. — Je sais, dit Jane, je t’attendais. Quand Wendy revint, tout embarrassée, elle trouva Peter assis sur le bois du lit et poussant son cocorico victorieux, tandis que Jane en chemise de nuit voletait à travers la chambre dans une extase solennelle. — C’est ma mère, déclara Peter. Jane descendit et se tint à ses côtés avec, sur son visage, cette expression qu’il aimait à voir chez les dames qui le regardaient. — Il a tellement besoin d’une mère, dit Jane. — Je sais, admit Wendy d’un air malheureux. Personne ne le sait aussi bien que moi. — Au revoir, dit Peter à Wendy. Il s’éleva dans l’air et l’impudente petite Jane en fit autant. Déjà, elle volait mieux qu’elle ne marchait. Wendy se rua à la fenêtre. — Non ! non ! cria-t-elle. — C’est seulement pour le nettoyage de printemps, dit Jane. Il tient à ce que ce soit moi qui le fasse toujours. — Si seulement je pouvais aller avec vous, soupira Wendy. — Tu vois bien que tu ne peux pas voler, dit Jane. Bien sûr, Wendy finit par céder et les laissa s’envoler ensemble. La dernière vision que nous ayons d’elle la montre à la fenêtre, regardant les enfants s’éloigner dans le ciel jusqu’à ce qu’ils ne soient pas plus grands que les étoiles. Et tandis que vous contemplez Wendy, vous voyez ses cheveux blanchir, sa silhouette redevenir petite, car tout cela s’est passé il y a fort longtemps. Jane est à présent une grande personne ordinaire, mère d’une fillette nommée Margaret. Et chaque fois que revient l’époque du nettoyage de printemps, Peter (sauf les années où il oublie) vient chercher Margaret et l’emmène au pays de l’imaginaire, où elle lui raconte des histoires dont il est le héros et qu’il écoute passionnément. Quand Margaret grandira, elle aura une fille, destinée à être à son tour la mère de Peter ; et les choses continueront ainsi, aussi longtemps que les enfants seront joyeux, innocents et sans-cœur.
James Matthew Barrie, Peter Pan, 1904.
